Description
Ambroix, ville de sel, de brique noire et de brouillard qui monte à quatre heures de l’après-midi. Vers 1931.
Ici, ce qu’on a vécu s’achète et se vend. Un souvenir, une compétence, une journée entière : on cède devant un greffier d’assise, avec témoins, tampons et registres. Le cédant n’oublie rien, il peut encore tout réciter. Simplement, il ne peut plus le revendiquer. Le pronom change. Dans les cafés d’Ambroix, on entend en permanence des gens raconter leur propre vie à la troisième personne.
Wilhelmine Sorbier vérifie les provenances. Son métier consiste à remonter une chaîne de cessions comme un comptable remonte un blanchiment, et à dire si le « je » que quelqu’un revendique lui appartient. À dix-neuf ans, elle a vendu trois années pour payer une dette. Elle économise depuis vingt-deux ans pour les racheter. Le lot est passé par quatre mains et le prix a été multiplié par neuf.
Un matin, un dossier d’assurance sans le moindre intérêt, un entrepôt brûlé, un gérant qui revendique le sauvetage de deux hommes, lui met entre les mains une chaîne qui ne se termine pas. Elle boucle. A cède à B, B à C, C à A. C’est impossible en droit, et bien pire en fait : une boucle fabrique un vécu qui n’appartient plus à personne, un morceau de vie autonome, qui cherche un corps.
Au bout de la boucle, il y a le 3 novembre 1911, deux cents grévistes noyés par l’ouverture des écluses, et une famille qui n’a pas étouffé l’affaire.
Le crime n’a pas été caché. Il a été acheté.





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